« Edit or perish ». Des chercheurs se réapproprient l’édition scientifique pour publier autrement

La course à la publication scientifique est aujourd’hui la norme du quotidien des chercheurs. La marchandisation des savoirs et la concentration accrue des acteurs économiques de l’édition scientifique, soulèvent des critiques sur le statut de la connaissance scientifique comme « bien public » et son libre accès. En créant une revue sur le fonctionnement hydrique des plantes, deux chercheurs de l’Inra offrent une nouvelle perspective pour publier autrement, garantissant à la fois gratuité et qualité.

Electron microscopic picture of wood from a Prunus sargentii tree showing water-transporting cells that are either functional (blue colour) or embolised (i.e., air-filled, dark colour). Drought stress increases the likelihood of embolism, reduces photosynthesis, and may eventually lead to plant death. Scale bar = 100 µm. © Dr. Yuzou Sano (Hokkaido University, Japan)
Mis à jour le 05/02/2015
Publié le 18/12/2014

Le sésame de la publication scientifique

La publication dans une revue scientifique représente le moyen usuel de validation et de reconnaissance de la qualité des travaux conduits par un chercheur. En publiant ses travaux, le chercheur soumet à la critique sa démarche de recherches et ses résultats ; l’article fait l’objet d’une relecture attentive et critique par des pairs scientifiques anonymes (processus de peer review). Cela garantit la qualité scientifique des éléments proposés à publication, et assoit la notoriété de la revue.

Publier c’est, pour le chercheur, rendre publics et accessibles ses travaux afin qu’ils soient diffusés, appropriés et discutés, non seulement auprès de la communauté scientifique, mais également au sein de la société.

Mais la publication, au-delà de son rôle de transmission des connaissances scientifiques, constitue aujourd’hui un indicateur essentiel d’évaluation de la carrière d’un chercheur (recrutement, évaluations) et un critère d’obtention de moyens pour conduire ses recherches (appels à projets). Encore faut-il publier au bon endroit… Car les revues scientifiques sont classées suivant différents indicateurs qui déterminent leur prestige et l’excellence des chercheurs qui y publient. Ainsi, l’Impact Factor (IF), publié par le Journal Citation Report (JCR), permet par exemple de calculer le nombre moyen de citations par articles sur une période de deux ans. Bien que discuté, et parfois remis en cause, cet indicateur place les grandes revues comme Nature, qui bénéficient des IF les plus élevés, au panthéon des revues dans lesquelles il faut être publié.

Dead trunk of a Fagus sylvatica tree (beech) © Hervé Cochard / Inra
Dead trunk of a Fagus sylvatica tree (beech) © Hervé Cochard / Inra

La marchandisation des résultats scientifiques

Historiquement, les revues scientifiques furent créées par des acteurs à but non lucratif comme des sociétés savantes, des presses universitaires ou d’instituts de recherche.  Avec un souci d’exigence scientifique, ces revues ont participé à construire le paysage de la recherche scientifique, comme à déterminer les pratiques des chercheurs en matière de diffusion de l’information scientifique.

Les trente dernières années ont vu considérablement évoluer ce marché de l’édition scientifique sous le coup de deux mouvements. Le premier a trait au développement d’Internet et à la numérisation croissante de l’information qui conduit à repenser les modèles de l’édition dans leur ensemble. Le second a vu une concentration croissante et continue des principaux acteurs économiques privés de l’édition scientifique ; aujourd’hui, cinq acteurs clés se partagent ainsi l’essentiel du marché.

Cette évolution du modèle économique de l’édition scientifique vers un modèle essentiellement marchand, doublée de la pression croissante sur les chercheurs pour publier toujours plus fait émerger des critiques nourries de ce système.

La création de valeurs par les revues des éditeurs privés repose principalement sur l’organisation et le financement publics de la recherche. En effet, les institutions publiques rémunèrent les chercheurs qui, en parallèle de leurs recherches, rédigent les articles et sont également ceux qui expertisent les articles soumis aux revues (peer review). De manière plus large, le travail d’édition des revues est généralement réalisé bénévolement par ces mêmes chercheurs. Seul le travail de publication, et ses coûts, restent alors à la charge des éditeurs. À l’ère de l’édition strictement papier, les coûts d’impression et de diffusion pouvaient justifier des prix élevés comme la limitation du nombre d’articles publiés ; l’émergence d’internet a permis de lever ces deux verrous. Les bibliothèques de ces institutions publiques payent aux éditeurs le droit d’accéder aux revues dans lesquelles leurs propres chercheurs ont publié. Et, enfin, les bibliothèques de ces institutions payent aux éditeurs l’accès perpétuel aux archives électroniques de ces mêmes revues. D’autres pratiques, comme le modèle de l’auteur-payeur - lorsqu’un chercheur devra s’acquitter d’une somme, parfois importante pour voir son article publié au terme de l’évaluation scientifique - soulève une inégalité d’accès face à la publication.

La pertinence des indicateurs d’évaluation des revues fait l’objet de controverses persistantes1. Le mode de calcul de l’Impact Factor par exemple, incitera une revue à publier des articles dont elle prévoit qu’ils seront cités de manière très large - ce qui conduira de fait à renforcer l’IF de la revue – ainsi qu’à éliminer a priori ceux qui le seront moins.  Par ailleurs, l’IF d’une revue ne présage pas de manière directe de la qualité scientifique des articles qu’elle publie. Il peut conduire aussi à faire l’impasse sur des recherches plus expérimentales qui permettent de faire émerger des résultats originaux. Par ailleurs, l’Impact Factor, incite les chercheurs à publier plus et dans les revues à fort impact, ce qui engendre mécaniquement une saturation des revues les plus cotées qui reçoivent de très nombreux papiers, dont une large part est refusée. Cette saturation épuise également la bonne volonté des chercheurs reviewers qui évaluent, généralement gratuitement, les articles soumis à publication.
Ce constat, qui conduit à l’engorgement des revues, risque à terme de nuire à la qualité du système d’évaluation sur lequel reposent la légitimité et la validité des connaissances scientifiques.

. © Inra, H. Cochard / S. Delzon / Inra
© Inra, H. Cochard / S. Delzon / Inra

Un journal international pour publier autrement … et mieux

À l’heure de l’Open Data, et face à ces critiques, les chercheurs et les institutions publiques de recherche, proposent des modèles alternatifs d’édition autour de l’Open Access ou des archives ouvertes considérant le caractère de « bien public » des connaissances scientifiques et visant l’accès libre aux résultats de la recherche publique.

Créé en 2014, The Journal of Plant Hydraulics (JPH), s’inscrit dans cette philosophie d’une réappropriation du circuit de l’édition par les acteurs de la recherche. Le domaine de l’hydraulique des plantes souffrait de l’absence d’une revue scientifique spécifiquement dédiée, dans un contexte où la communauté scientifique se structurait autour de sujets de recherche originaux et porteurs. La reconnaissance de la discipline a incité deux chercheurs de l’Inra, Hervé Cochard, pionnier en hydraulique des plantes, et son collègue Sylvain Delzon à concevoir un projet de revue scientifique qui sort des sentiers battus du modèle dominant de l’édition, en refusant l’Impact Factor et jouant la carte de la gratuité.

Assurer un accès libre à la publication ainsi qu’aux résultats. La politique éditoriale de JPH est fondée sur un but non lucratif (non for-profit), la gratuité (free of charges) et le libre accès (open access). Mais comment alors assurer la viabilité de la revue ? Le modèle économique repose sur deux piliers essentiels. D’une part, les chercheurs-éditeurs assurent l’ensemble des tâches d’édition sur leur temps de travail financé par des fonds publics ; ils pilotent ainsi la vie de la revue de la réception des articles proposés à la publication des articles, en passant par la gestion des expertises par les différents reviewers. D’autre part, les outils actuels d’édition (gestion de flux d’articles, diffusion en ligne, etc.) et la nature exclusivement numérique de la revue permettent de réduire très fortement les coûts pris en charge par les institutions de recherche publique.

Ce modèle assure aux auteurs d’être publiés gratuitement à la différence de nombreuses revues non for profit et en open access qui font cependant payer les auteurs pour être publiés. Il assure également aux lecteurs la gratuité de la consultation de l’ensemble des articles via le site internet de la revue accessible à tous, ce qui réduit encore les coûts d’accès à la connaissance pour la collectivité des chercheurs.

Refuser l’Impact Factor. Contrairement à la très grande majorité des revues scientifiques, The Journal of Plant Hydraulics refuse l’utilisation de l’Impact Factor, basé sur la moyenne du nombre de citations. Les éditeurs considèrent que l’utilisation de cet Impact Factor ne se justifie que dans une logique marchande. En effet, la revue pourra mobiliser cet indicateur comme levier afin d’accroître ses profits par une hausse du prix de la revue comme de ceux des espaces publicitaires. En privilégiant le facteur-h  (H5) qui vise à valoriser la qualité intrinsèque des articles scientifiques, par la mesure du nombre de citations plutôt que par la quantité d’articles, la politique éditoriale incite à mieux publier. La qualité de l’article n’est ainsi pas jugée par le journal, mais par le nombre de citations de l’article. Se dégager de l’emprise de l’Impact Factor, c’est aussi pour les éditeurs conserver la possibilité de prendre des risques, de travailler des angles morts de la recherche et laisser place à une certaine forme de sérendipité.

Garantir la qualité scientifique. La revue est pilotée par un comité éditorial qui fonctionne, à l’image de toute revue à comité de lecture, sur le processus du peer review. La solidité scientifique des matériels, méthodes et résultats constitue le seul critère d’évaluation des articles proposés pour publication ; tout article jugé scientifiquement robuste est ainsi susceptible d’être publié. Cela permet notamment d’éviter un biais courant dans l’édition scientifique : l’évaluation multiple d’un article qui sera soumis 3, 4 ou 5 fois dans différentes publications, pratique qui participe à la saturation des revues.

Le pari des éditeurs sur ce modèle d’édition a été légitimé par l’adhésion de grands noms de la discipline (composition de l'editorial board) à leur démarche et par leur implication dans le comité éditorial de la revue.
Lancé en janvier 2014, The Journal of Plant Hydraulics a déjà publié huit articles.

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[1] Par exemple, autour de l’impact factor, consulter http://controverses.sciences-po.fr/cours/impactfactor/

En savoir plus

>> Site de The Journal of Plant Hydraulics

>> The Journal of Plant Hydraulics sur Twitter : @JPlantHydro